30
La petite pièce souterraine était plongée dans le plus profond silence. On aurait dit une cellule de moine, avec sa petite table en bois et sa chaise droite, son sol de pierre et ses murs rongés de salpêtre. L’ampoule de lumière noire pendue au plafond éclairait d’une lueur bleuâtre inquiétante les objets alignés sur la table : un portfolio de cuir usé par les ans, un stylo à plume en laque de Chine, une lanière de caoutchouc et une seringue hypodermique.
L’homme assis sur la chaise examina les objets l’un après l’autre. Puis il avança lentement la main pour saisir la seringue dont l’aiguille luisait étrangement sous l’effet des ultraviolets. Dans le corps transparent de la seringue, le sérum donnait l’impression de fumer.
L’homme dévorait le sérum des yeux, tournant et retournant la seringue entre ses doigts, fasciné par les volutes de son précieux trésor. Il était désormais l’unique maître du grand secret. Un secret que les hommes cherchaient à percer depuis la nuit des temps, lui donnant tour à tour le nom de Graal ou de pierre philosophale. Le secret de Dieu.
L’inconnu avait tout sacrifié ou presque pour obtenir ce trésor, à commencer par le triste cortège de ceux qui avaient donné leur vie, bien malgré eux, pour la réussite de son entreprise. Aucun sacrifice n’était trop grand. Dans ce modeste tube de verre, c’était le cœur même de la vie qui battait. Sa propre vie. Et dire qu’un seul matériau suffisait ; une poignée de neurones prélevés sur la membrane de la cauda equina, cette longue terminaison nerveuse en forme de queue-de-cheval prolongeant la colonne vertébrale. Un principe parfaitement élémentaire, même si la mise en œuvre du sérum était complexe. Une simple cure de jouvence à base de neurones.
Le procédé de synthèse et d’épuration était extrêmement savant, mais l’homme y prenait un plaisir immense, proche de la satisfaction ressentie à chaque fois qu’il accomplissait le rite suprême. La préparation de la substance finale, fruit de longues étapes successives, prenait chez lui des allures initiatiques. Une initiation comparable à celle qui conduit le gnostique à la prière véritable, ou encore à celle du claveciniste accédant à la vérité nue après avoir découvert les Variations Goldberg de Bach.
Le plaisir de cet instant précieux fut troublé par la pensée fugitive de ses ennemis, attachés à mettre un terme à ses agissements. Le plus dangereux et le plus présomptueux d’entre tous avait déjà été puni - même si sa punition n’était pas aussi exemplaire que l’homme l’aurait souhaité. Mais c’était sans importance. D’autres occasions se représenteraient.
Reposant soigneusement la seringue sur la table, l’homme prit le portfolio de cuir et l’ouvrit. Une odeur subtile de moisissure et de décomposition envahit la pièce. L’homme avait toujours été frappé par l’ironie paradoxale de ce grimoire déliquescent, pourtant capable de bannir à jamais le vieillissement.
L’homme feuilleta amoureusement les pages du portfolio, suivant pas à pas les recherches balbutiantes de son auteur. Les quelques notations figurant sur les dernières pages étaient récentes. L’homme dévissa le capuchon de son stylo et ouvrit une nouvelle page, prêt à consigner le détail de ses observations.
Il aurait préféré prendre davantage son temps avant de passer à la phase finale, mais la prudence l’en empêchait. Le sérum ne devait pas dépasser une température bien précise, au risque de perdre sa stabilité. L’homme soupira, comme à regret, bien qu’il n’y eût rien à regretter. À peine la piqûre terminée, l’oxydation naturelle du corps s’arrêterait et le processus de vieillissement des cellules s’interromprait. À lui seul, l’homme possédait un secret qui échappait aux esprits les plus éclairés depuis des millénaires.
Avec des gestes précis et rapides, il serra la lanière de caoutchouc autour de son bras droit, tâta du doigt la veine saillante, enfonça l’aiguille et ferma les yeux, au bord de l’extase.